Sommes-nous trop polis ? Avons-nous reçu une éducation trop bonne ? Ou sommes-nous trop hypocrites ? Qu’est-ce qui fait pour que nous soyons tant complexés à l’idée de prendre « le dernier », que ce soit le dernier chocolat, la dernière part de dessert, ou de vider la cartouche d’encre de l’imprimante ? Humilité ? Respect ? Education ? Concession ? Sentiment d’infériorité ? Pas envie d’être celui qui va devoir la remplir à nouveau ?
A l’heure où j’écris ces lignes, sur la table du bureau, il y a une assiette, qui a tourné il y a quelques heures entre nous, et sur laquelle reste maintenant un chocolat. Un seul, pauvre orphelin. Bon, d’accord, depuis, on a tous déjeuné, on n’a plus faim. Mais quand même. Un seul. Pas deux, non, juste un. Que personne ne veut prendre, et que sûrement personne ne prendra. Pourquoi ?

Il y a sûrement quelqu’un qui en a envie (pas moi, j’ai le ventre plein). Mais qui n’ose pas. Plusieurs raisons, peut-être à cela. Je vous parlais de sentiment d’infériorité, peut-être se dit-il qu’il y a quelqu’un de « plus important » qui le veut (par exemple : le boss). Ou peut-être est-il trop poli. Parce qu’on sait tous pertinemment que le premier qui va se lever, prendre l’assiette, et le proposer à tout le monde va récolter un « non, vas-y, fais-toi plaisir » unanime. Mais on a l’impression qu’ils le diront par pure politesse, alors qu’il y en a un qui le veut aussi, mais que, typiquement, un chocolat, on ne peut pas le couper.
Il y a le régime, aussi. Illustration : il reste une part de galette des rois. Tour de table pour savoir qui en veut encore. Non, oui, oui, et là c’est mon tour. J’en ai envie. Mais la partie de mon cerveau qui réfléchit me dit : « une part, ça va, mais tu vas pas exagérer, non ? tu sais combien de calories il y a, là-dedans ? ». Bon, ça va, je capitule. Non, et troisième oui. Du coup, toute petite part, coupée en 3. Chance pour moi : ces tiers sont vite engloutis, je ne souffre pas longtemps. Et, pour votre information, le premier « non » a sûrement eu la même cause…
Autre tactique, pour tenter de vider l’assiette : « mais vous allez pas me laisser ce chocolat tout seul, non ? ». En général, ça va donner : « ben sers-toi ! », parce que les gens traduisent par « je le veux mais j’ose pas », ce qui est parfois faux. Pour vous faire comprendre, essayez donc : « quelqu’un se sacrifie, ou je le jette ». Celui qui le veut va regarder ses voisins, chercher à savoir qui veut, qui veut pas, et va prendre. Si plusieurs le veulent, ça va se jouer au regard entendu, à la bagarre de politesses :
- vas-y, toi
- non, toi, vas-y
- non, toi, j’insiste
- etc…
- bon, t’es sûr ?
- oui, allez, prends-le
- bon, ok, je le prends
Ouf, enfin !
Remarquez, je dis ça mais… de peur qu’on croie que je le veux (ce qui n’est pas vrai, je vous le répète, mon estomac va exploser, j’ai déjà tué un paquet de pim’s aujourd’hui, oui, toute seule, pourquoi ? pas vous ?), je n’applique pas ma propre théorie. Et le chocolat reste, tout seul, sur la table, en attendant 18h, que le bureau se vide, et que le boss passe par là, ne voie personne dans la pièce, et le prenne. Demain, l’assiette sera vide, personne ne posera de questions. L’être humain est tellement prévisible, parfois…
PS : update, 3 heures plus tard. Tout le monde est encore dans le bureau. Mon boss, en retournant s’asseoir, tend le bras, et prend le chocolat. Et vlan ! Peut-être qu’un délai de prescription est maintenant passé, et que donc le premier qui le veut n’a qu’à se servir ? Peut-être ai-je tout simplement tort, sinon… Ne sombrons pas dans la déprime pour autant, ce n’est pas ça qui va m’empêcher de vivre. Ni de manger des chocolats, d’ailleurs.